vendredi 20 novembre 2009

Rose, derrière le rideau de la folie


Je serai plus brève aujourd'hui, ne vous en faites pas. Je veux simplement vous dire deux mots sur un livre superbe qui était lancé hier au Salon du livre.

La courte échelle a depuis quelque temps cette merveilleuse collection de poésie pour enfants et adolescents - une idée de génie, si vous voulez mon avis, car c'est probablement à ces âges qu'on est le plus sensible à la poésie. Et le dernier-né, Rose, derrière le rideau de la folie, d'Élise Turcotte et Daniel Sylvestre, est encore mieux qu'un recueil de poésie : il est illustré! Et pas illustré gnan-gnan, non. Illustré à la mesure de l'histoire qu'il raconte, celle de Rose à l'hôpital psychiatrique, tout en collages et en gribouillages apocalyptiques.

Si je connaissais un ado, je le lui offrirais. À la place, je me le suis acheté. Coup de coeur pour les listes (des choses que Rose déteste, qu'elle a envie de manger, qui font honte, qui sont douteuses, qui rendent fou...), pour le poème "Rose fait signer une pétition contre la nourriture de la cafétéria" et, dans l'ensemble, pour tout le travail d'illustration, de graphisme et de typographie. Et pour le joli titre aussi, qui, si on se fie au poème en exergue, est un hommage à Frida Khalo : "Je voudrais / pouvoir faire ce / qui me plaît derrière / le rideau de la folie."

À lire et à regarder.

samedi 7 novembre 2009

L'Amérique du Nord et la culture

En ce moment, ma façon de faire de la recherche ressemble beaucoup à de la navigation sur le web; vous savez, quand un clic en amène un autre et qu'à force d'aller de lien en lien, on finit par se retrouver sur un site qui était à mille lieues de ce qu'on cherchait au départ. En allant des notes de bas de page d'un article à celles d'un ouvrage, c'est comme sur Internet, on finit par tomber sur toutes sortes de drôles de choses.

Ma dernière trouvaille, à laquelle je suis arrivée par l'entremise de L'Écologie du réel, est un essai qu'on pourrait qualifier de philosophicosocial. L'Amérique du Nord et la culture, du Québécois Michel Morin, porte, bien sûr, sur l'Amérique du Nord et la culture, mais aussi, dans une perspective nord-américaine, sur la question nationale québécoise. Précisons qu'il a été publié en 1982 et que le sujet était particulièrement délicat à l'époque.

Le sujet n'est plus aussi chaud qu'alors et je ne suis pas la plus convaincue des souverainistes, mais je dois dire que l'avis de Morin sur l'indépendance m'a brassée.

Selon lui, "les intellectuels, pour autant qu'on puisse déceler chez eux une tendance dominante, au Québec, et peut-être aussi en Amérique du Nord, sont portés à surestimer l'importance et la signification des différences linguistiques" parce qu'ils présument que la langue est "l'expression nécessaire d'une tradition culturelle" et d'une "certaine vision du monde". Or, pour Morin, cette idée de la coïncidence d'une langue avec un contenu culturel défini, "caractéristique de la culture européenne", est fausse.

Énoncer une telle idée en 1982, alors que la question linguistique est au coeur des revendications nationales, c'est lancer un énorme pavé dans la mare. Surtout si on ajoute ensuite que "la différence linguistique des Canadiens français ne saurait [...] être considérée comme une survivance européenne en Amérique du Nord, et ne saurait en conséquence justifier le repli de cette différence à l'intérieur d'une représentation nationale à l'européenne." Pour Morin, il n'y a pas de contradiction entre le mode de vie nord-américain des Québécois et leur spécificité linguistique et, donc, "aucune urgence nationale". Il porte enfin le coup de grâce en affirmant "la faible qualité des oeuvres culturelles [que l'élite] s'emploie à produire malgré tout".

Bon, ouch. Ça choque évidemment de se faire dire tout cru que notre seul projet collectif est voué à l'échec parce qu'il s'appuie sur une prémisse fausse, et qu'en plus nos productions culturelles ne valent pas de la marde. On se pose des questions, on se demande si on n'essaie pas d'aller contre la nature nord-américaine, ou contre la mondialisation, the usual.

Puis on se rend compte que, finalement, la position de Morin est proche du plurilinguisme de Trudeau, sauf qu'il s'appuie sur Spinoza, alors ça a l'air plus impressionnant. Il suggère en effet que "la surestimation de la différence 'québécoise' procède d'une réflexion insuffisante sur la réalité nord-américaine", qui est celle du métissage linguistique et culturel. Ainsi, "la 'réussite' du Canada français n'aurait pas été de survivre en tant qu'identité ethnique homogène, mais au contraire, en raison d'une situation historique particulière, [...] d'être resté ouvert, disponible aux contacts avec l'autre (qu'il s'agisse de l'Indien, de l'Anglais, ou de l'Américain)". Enfin, il termine son essai en affirmant que le regroupement national ne peut être qu'une mauvaise idée puisque "l'avenir est du côté des individus, de l'individu instaurateur de sa propre loi, se donnant à lui-même son propre testament, forgeant sa propre langue" (ce qui est assez vrai, il faut dire).

En somme, la scission entre l'élite et le peuple vient de ce que l'élite n'a pas compris qu'on devrait vivre dans la diversité (donc elle s'acharne à réaliser un vieux modèle européen), alors que le peuple, lui, a tout saisi, puisqu'il vit dans la cohabitation paisible des individualités diversifiées.

C'est bien beau tout ça, mais il y a un truc qui m'échappe : les Québécois, ouverts sur l'autre? Depuis quand, exactement?

dimanche 1 novembre 2009

Le problème avec Facebook

Je ne sais pas pour vous, mais quand je lis un auteur (ou un style de texte) de façon soutenue, la narration interne de pensées se trouve toujours plus ou moins influencée par le ton dudit auteur ou dudit texte. Pour vous donner un exemple, si je lis Proust, je me mets à penser en phrases interminables et à conjuguer au passé simple et à l'imparfait du subjonctif, en plus d'avoir beaucoup de pensées digressives sur la beauté du paysage et la nature humaine. Si je lis des articles théoriques, je me mets plutôt à penser de façon concise et argumentative. Bon, évidemment, j'exagère, mais vous comprenez.

Le problème avec Facebook, c'est que je pense de plus en plus sous forme de statut Facebook. Vous savez, du genre "Maude est allée voter et compte sur vous pour faire pareil" (j'espère d'ailleurs que vous y êtes allés!). Je vis/vois/pense/fais quelque chose et, aussitôt, un statut Facebook se forme dans ma tête, plus ou moins involontairement. Le statut est devenu un un réflexe.

Contrairement au style proustien, ça a l'avantage de faire travailler mon esprit de synthèse, mais là n'est pas la question. Le fait est que Facebook a modifié non seulement le mode d'expression de nos pensées, mais la nature même de ces pensées (on n'a qu'à penser à ces soirées où l'on a l'impression que la personne qui photographie l'événement planifie en temps réel son album Facebook). Et tout ça porte sérieusement à réfléchir.

On peut penser que Facebook répond à un désir d'exhibitionnisme égocentrique : le besoin de se représenter et de vivre pour et par la représentation de soi est certainement typique de l'individualisme et de la culture de l'image contemporains.

Pourtant, dans L'individu incertain, Alain Ehrenberg suggère que cette obsession contemporaine du témoignage ne serait pas le fait d'une dissolution du social dans la plasticine individualiste, mais plutôt une tentative désespérée de maintenir le lien social dans une société désertée par le politique. On pourrait donc considérer Facebook comme le catalyseur d'un désir de communication et de cohésion sociale (parce que le statut et les albums suscitent des réponses, des commentaires, des interactions, on en abuse).

...


Quoi qu'il en soit, je vais quand même essayer de me passer de statut Facebook pour quelques jours, le temps de retrouver un mode de pensée un peu plus normal et, surtout, d'arrêter de parler de moi-même à la troisième personne.

lundi 19 octobre 2009

Le papier contre l'écran

Umberto Eco est un de mes penseurs préférés, parce qu'il sait faire image et expliquer des théories complexes dans des termes qui sont tout sauf pompeux et universitaires. J'aime sa façon inclusive de considérer la littérature, en particulier la littérature populaire. Bref, je l'aime parce que c'est un théoricien ouvert (comme l'oeuvre).

J'ai trouvé, sur cyberpresse, un extrait d'une entrevue qu'il a accordé à Télérama à propos du livre électronique. Je me suis évidemment précipitée pour le lire, et j'aimerais le partager avec vous :

“L’e-book, sur lequel le feuilletage est possible, a beau se présenter comme une nouveauté, il cherche à imiter le livre. Dans une certaine mesure seulement, puisque, sur un point au moins, il ne peut l’égaler : le livre de papier est autonome, alors que l’e-book est un outil dépendant, ne serait-ce que de l’électricité. Robinson Crusoé sur son île aurait eu de quoi lire pendant trente ans avec une bible de Gutenberg. Si elle avait été numérisée dans un e-book, il en aurait profité pendant les trois heures d’autonomie de sa batterie. Vous pouvez jeter un livre du cinquième étage, vous le retrouverez plus ou moins complet en bas. Si vous jetez un e-book, il sera à coup sûr détruit. Nous pouvons encore aujourd’hui lire des livres vieux de cinq cents ans. En revanche, nous n’avons aucune preuve scientifique que le livre électronique puisse durer au-delà de trois ou quatre ans. En tout cas, il est raisonnable de douter, compte tenu de la nature de ses matériaux, qu’il conserve la même intensité magnétique pendant cinq cents ans. Le livre, c’est une invention aussi indépassable que la roue, le marteau ou la cuiller.”

On peut opposer quelques contre-arguments aux siens (à propos de l'autonomie de la batterie, notamment) et répliquer, surtout, que le livre électronique permet de retrouver un passage mille fois plus rapidement que le livre traditionnel (fut-il pourvu d'un index), et peut en outre contenir plusieurs livres dans un espace restreint. En fait, le livre électronique est sans doute au livre papier ce qu'Internet est à la recherche en bibliothèque.

Mais ce que je comprends de son explication, au-delà de la comparaison et d'une certaine réticence par rapport à la technologie, c'est l'amour de l'objet livre et la crainte de le voir disparaître - deux choses que je partage avec lui. Ainsi, je m'interroge : si le livre électronique devenait aussi répandu, pratique et bien fait que, disons, le iPod, est-ce que je me débarrasserais de mes bibliothèques? Le temps gagné pour la recherche en littérature serait considérable, mais est-ce que l'impersonnel e-book pourrait vraiment faire disparaître les quelque mille bouquins qui me font sacrer à chacun de mes déménagements? Est-ce qu'il pourrait remplacer le plaisir de tomber sur une belle édition d'un livre qu'on aime?

On pourrait faire le parallèle avec le mp3, mais il faudrait y opposer les vinyles, qui comportent une charge émotive plus forte que les CD ou les cassettes, et qui sont donc plus comparables aux livres. Les vrais amoureux de la musique que je connais, ceux qui l'aime comme j'aime la littérature, ont des mp3, bien sûr, mais aussi beaucoup de vinyles.

Alors? D'après vous?

samedi 17 octobre 2009

Paradoxe

"Écrire, comme immigrer, [...] c'est rejeter la famille et l'héritage." (Jacques Godbout)

Mais qu'est-ce qu'on fait quand écrire, c'est la famille et l'héritage?

Professionnel!


Je viens de découvrir que le professionnel personnage de Mario Lemieux, rendu célèbre par feu Macadam Tribus, existe toujours sur les ondes de la Première Chaîne : il a tout simplement déménagé chez Philippe Laguë (un ex de Macadam), qui anime la très sublime À la semaine prochaine!

C'est une festivité de réjouissance d'entendre à nouveau ce millionnaire de vestiaire. Tout ce qui manque, c'est le fameux "Professionnel, Jacques!"...

samedi 10 octobre 2009

De livres et d'industrie

Entendons-nous : j'aime bien Dompierre, et je lis avec plaisir les blogues de Caroline Allard (a.k.a. Mère Indigne) et de Pierre-Léon Lalonde (Un taxi la nuit). Mais je suis quelque peu ambivalente quant au nouveau projet de La Presse qui consiste à leur faire écrire à tous les trois (et à Dominique Fortier) une nouvelle inspirée d'un fait divers, puis à publier lesdites nouvelles.

Ambivalente, parce bon, si on voit la chose sous l'angle de l'industrie culturelle (je dé-tes-te cette expression), c'est peut-être pas mauvais. Après tout, ça consiste à diffuser des textes de fiction auprès du lectorat d'un journal, et ce n'est pas impossible que certains lecteurs aient ensuite envie d'acheter des livres.

Mais ambivalente aussi parce que, si on voit la chose sous l'angle de l'industrie culturelle, ce n'est après tout qu'un méchant coup de marketing. Ils n'ont pas invité Catherine Mavrikakis, Nicolas Dickner, Monique LaRue ou Dany Laferrière, et encore moins Jean-Marc Desgens, Hélène Dorion ou Jean-Paul Daoust. Non : ils ont choisi des auteurs à succès qui, s'ils font une littérature plaisante, ne passeront pas à l'histoire pour avoir apporté de l'eau au moulin de la recherche formelle. Ils ont choisi des gens populaires, qui font vendre des livres et, évidemment, des exemplaires du journal. Et dont, de toute façon, on entend constamment parler un peu partout (dans la mesure où c'est possible en littérature), au point de ne plus rien vouloir en savoir.

Vous l'aurez compris, d'une façon ou d'une autre, on parle ici d'industrie culturelle. Pas de littérature. C'est un peu comme le Salon du livre, vous voyez - on parle de livres (de cuisine, de photos, de scientologie), pas de Salon de la littérature. Et c'est ce qui me dérange. En soi, les nouvelles inspirées d'un fait divers, c'est pas une mauvaise idée; mais pourquoi est-ce qu'on n'invite que les auteurs dont on parle déjà? Pourquoi est-ce que, encore une fois, on ne prête qu'aux riches?

Et bon, en plus, la présentation du concept sur cyberpresse commence par un sujet amené que j'aurais refusé aux étudiants de mes ateliers de rédaction : "Depuis toujours, les écrivains s'inspirent des faits divers pour créer leurs fictions."

Come on. Êtes-vous des journalistes, ou bien vous êtes des élèves de secondaire 5?