mercredi 30 décembre 2009

Un (autre) top 10 pour 2010


Souper de Noël chez les Raymond.

Attablés devant les vol-au-vent aux pétoncles et au caviar de saumon (la crise, très peu pour nous), nous lançons quelques blagues douces-amères sur la "décennie de la peur" que nous venons de traverser, énumérant les divers échecs de la planète depuis le so-called bogue de l'an 2000. La soirée avançant, le désespoir nous prend, et nous en venons presque à espérer la fin du monde en 2012.

Mais soudain (est-ce l'alcool?), l'optimisme nous frappe : nous entreprenons, un peu naïvement, de dresser un top 10 des meilleures choses qui sont arrivées à l'humanité depuis le 1er janvier 2000.

Après 3 heures de délibérations, nous n'avons réussi à dresser, de peine et de misère, qu'un top 7. Je vous le propose, dans le désordre, en espérant que vous saurez le compléter...

1. Le Web 2.0
Tous les individus n'ont pas encore accès à Internet, mais il reste que le Web 2.0, c'est-à-dire la version interactive de la Toile (pensez blogues, Facebook, Wiki et autres Twitter), a révolutionné les façons de vivre et de communiquer de la majorité de l'humanité. Le monde n'est plus imaginable sans lui.

2. Obama
...et tout ce qu'il représente : l'évolution des mentalités, l'accession à l'égalité pour les Afro-Américains, name it. Même si on peut avoir toutes sortes de réserves à son endroit (et même s'il suscite des réactions pas très jolies chez ses détracteurs), il faut admettre que son élection a une charge symbolique puissante.

3. Les découvertes spatiales
L'eau sur la Lune et sur Mars, notamment. On peut objecter que les dépenses d'argent engendrées par la recherche spatiale sont incommensurables, mais il faut admettre qu'il est dans la nature de l'humain de vouloir découvrir ce qui est autour de lui. Après l'Amérique, l'espace! Et ces découvertes joueront peut-être un rôle plus grand qu'on ne l'imagine dans la survie de l'humanité...

4. La trithérapie
Même si l'accessibilité à cette méthode de traitement est terriblement inéquitable, il reste que son développement est un événement majeur dans la gestion du virus.

AJOUT : apparemment, la trithérapie a commencé à être utilisée avant 2000... Et une bonne chose de moins pour la décennie!

5. L'accroissement des droits des homosexuels
Encore une fois, c'est inégal à travers le monde, mais les couples de même sexe sont de plus en plus reconnus, peuvent adopter, etc. La lutte n'est pas terminée, mais l'avancement est manifeste.

6. L'évolution des mentalités sur le tabac
En particulier l'adoption de lois, un peu partout dans le monde, limitant son usage à l'extérieur des lieux publics. Certains diront qu'il s'agit d'une répression - mais la majorité des fumeurs autour de la table (et il y en avait beaucoup) s'entendait pour parler d'une amélioration.

7. L'avancée des programmes d'aide à la famille
Au Québec et en Europe surtout, les congés parentaux, les prestations diverses, les garderies subventionnées et les programmes de toutes sortes pour aider les citoyens à fonder une famille se sont particulièrement améliorés dans les 10 dernières années.


J'ajoute également, au bénéfice des lecteurs, les deux éléments qu'après réflexion, nous n'avons PAS ajoutés à notre top :

La décentralisation du pouvoir économique

La mondialisation (avec toutes ses dérives), la disparition quasi complète du communisme et l'accession de la Chine et de l'Inde au nouvel ordre économique mondial ont mené à une répartition un peu plus équitable du pouvoir économique sur la planète. Mais nous n'arrivions pas à déterminer de façon consensuelle qu'il s'agit d'une bonne chose, puisque cela signifie aussi que le capitalisme et la société de consommation ne font que s'étendre davantage...

L'éveil des consciences par rapport à l'environnement
Nous avons pensé mettre le bac vert dans la liste, mais nous avons été arrêtés par la pensée que, pendant que le bon citoyen composte, réutilise 10 fois ses ziploc et classe ses vidanges pour mettre son bac au chemin, il oublie de manifester pour que les gouvernements et les grosses compagnies fassent comme lui. De plus, nous avions tous Copenhague en travers de la gorge...


Voilà. Notre liste est certainement très occidentale, mais c'est ce sur quoi nous avons réussi à nous entendre pour nous réconcilier avec les années 00. J'attends vos ajouts et vos commentaires!

jeudi 3 décembre 2009

Brèves de fin d'automne


Quand il fait froid, vraiment froid, le vestibule de l'appartement se transforme en sas. Pour sortir, on ouvre la première porte, on la referme derrière nous, et on sent déjà le froid qui nous attrape, à travers la seconde porte, qui le laisse entrer par un gros jour sur le côté. Puis, on ouvre la porte qui mène à l'extérieur, et la bourrasque s'engouffre alors qu'on sort. Mais quand on entre, on oublie toujours de jouer au sas, alors on ouvre les deux portes en même temps, sans refermer la première d'abord. Et après, on se demande pourquoi l'électricité nous coûte si cher.

*

Sur ma rue, il y a une femme assez jeune, fin vingtaine-début trentaine, peut-être. Je ne sais pas où elle habite, un peu plus au sud je crois, mais je la croise souvent. Et chaque fois, elle a l'air d'être seule. Puis, tout à coup, on se rend compte que, un mètre derrière elle, il y a un petit garçon qui trottine, l'air boudeur. Avec les saisons qui avancent, il est toujours un peu plus emmitouflé. Je me demande s'ils se parlent, parfois.

*

Mes voisins du dessus ont commencé à donner des cours de salsa. Ils ont été très gentils, ils sont venus vérifier chez nous avant, on a fait des tests de son pour le volume de la musique et pour le bruit des pas de danse, avec ou sans souliers, tout ça. Ce matin, je les ai entendu danser, même s'ils étaient à l'autre bout de l'appartement. Et ça ne m'a pas dérangée : c'était un peu comme de l'été au-dessus de ma tête.

vendredi 27 novembre 2009

Question(s) ouverte(s)

Que pensez-vous de la littérature jeunesse?

Par jeunesse, j'entends surtout les romans jeunesses, pour enfants ou pour ados; pas tellement les albums à trois phrases par pages.

Vous, les littéraires, avez-vous des préjugés? Est-ce de la "vraie" littérature, au même titre que la littérature pour adultes? Où la situez-vous dans le champ littéraire?

Et les autres, les non littéraires, vous en pensez quoi? En avez-vous lu quand vous étiez jeunes? Avez-vous l'impression qu'écrire un roman jeunesse est plus facile? Plus difficile? Qu'il y a moins de contenu? Qu'est-ce que ça a comme valeur, à vos yeux?

Soyez honnêtes. Je répondrai la première.

vendredi 20 novembre 2009

Rose, derrière le rideau de la folie


Je serai plus brève aujourd'hui, ne vous en faites pas. Je veux simplement vous dire deux mots sur un livre superbe qui était lancé hier au Salon du livre.

La courte échelle a depuis quelque temps cette merveilleuse collection de poésie pour enfants et adolescents - une idée de génie, si vous voulez mon avis, car c'est probablement à ces âges qu'on est le plus sensible à la poésie. Et le dernier-né, Rose, derrière le rideau de la folie, d'Élise Turcotte et Daniel Sylvestre, est encore mieux qu'un recueil de poésie : il est illustré! Et pas illustré gnan-gnan, non. Illustré à la mesure de l'histoire qu'il raconte, celle de Rose à l'hôpital psychiatrique, tout en collages et en gribouillages apocalyptiques.

Si je connaissais un ado, je le lui offrirais. À la place, je me le suis acheté. Coup de coeur pour les listes (des choses que Rose déteste, qu'elle a envie de manger, qui font honte, qui sont douteuses, qui rendent fou...), pour le poème "Rose fait signer une pétition contre la nourriture de la cafétéria" et, dans l'ensemble, pour tout le travail d'illustration, de graphisme et de typographie. Et pour le joli titre aussi, qui, si on se fie au poème en exergue, est un hommage à Frida Khalo : "Je voudrais / pouvoir faire ce / qui me plaît derrière / le rideau de la folie."

À lire et à regarder.

samedi 7 novembre 2009

L'Amérique du Nord et la culture

En ce moment, ma façon de faire de la recherche ressemble beaucoup à de la navigation sur le web; vous savez, quand un clic en amène un autre et qu'à force d'aller de lien en lien, on finit par se retrouver sur un site qui était à mille lieues de ce qu'on cherchait au départ. En allant des notes de bas de page d'un article à celles d'un ouvrage, c'est comme sur Internet, on finit par tomber sur toutes sortes de drôles de choses.

Ma dernière trouvaille, à laquelle je suis arrivée par l'entremise de L'Écologie du réel, est un essai qu'on pourrait qualifier de philosophicosocial. L'Amérique du Nord et la culture, du Québécois Michel Morin, porte, bien sûr, sur l'Amérique du Nord et la culture, mais aussi, dans une perspective nord-américaine, sur la question nationale québécoise. Précisons qu'il a été publié en 1982 et que le sujet était particulièrement délicat à l'époque.

Le sujet n'est plus aussi chaud qu'alors et je ne suis pas la plus convaincue des souverainistes, mais je dois dire que l'avis de Morin sur l'indépendance m'a brassée.

Selon lui, "les intellectuels, pour autant qu'on puisse déceler chez eux une tendance dominante, au Québec, et peut-être aussi en Amérique du Nord, sont portés à surestimer l'importance et la signification des différences linguistiques" parce qu'ils présument que la langue est "l'expression nécessaire d'une tradition culturelle" et d'une "certaine vision du monde". Or, pour Morin, cette idée de la coïncidence d'une langue avec un contenu culturel défini, "caractéristique de la culture européenne", est fausse.

Énoncer une telle idée en 1982, alors que la question linguistique est au coeur des revendications nationales, c'est lancer un énorme pavé dans la mare. Surtout si on ajoute ensuite que "la différence linguistique des Canadiens français ne saurait [...] être considérée comme une survivance européenne en Amérique du Nord, et ne saurait en conséquence justifier le repli de cette différence à l'intérieur d'une représentation nationale à l'européenne." Pour Morin, il n'y a pas de contradiction entre le mode de vie nord-américain des Québécois et leur spécificité linguistique et, donc, "aucune urgence nationale". Il porte enfin le coup de grâce en affirmant "la faible qualité des oeuvres culturelles [que l'élite] s'emploie à produire malgré tout".

Bon, ouch. Ça choque évidemment de se faire dire tout cru que notre seul projet collectif est voué à l'échec parce qu'il s'appuie sur une prémisse fausse, et qu'en plus nos productions culturelles ne valent pas de la marde. On se pose des questions, on se demande si on n'essaie pas d'aller contre la nature nord-américaine, ou contre la mondialisation, the usual.

Puis on se rend compte que, finalement, la position de Morin est proche du plurilinguisme de Trudeau, sauf qu'il s'appuie sur Spinoza, alors ça a l'air plus impressionnant. Il suggère en effet que "la surestimation de la différence 'québécoise' procède d'une réflexion insuffisante sur la réalité nord-américaine", qui est celle du métissage linguistique et culturel. Ainsi, "la 'réussite' du Canada français n'aurait pas été de survivre en tant qu'identité ethnique homogène, mais au contraire, en raison d'une situation historique particulière, [...] d'être resté ouvert, disponible aux contacts avec l'autre (qu'il s'agisse de l'Indien, de l'Anglais, ou de l'Américain)". Enfin, il termine son essai en affirmant que le regroupement national ne peut être qu'une mauvaise idée puisque "l'avenir est du côté des individus, de l'individu instaurateur de sa propre loi, se donnant à lui-même son propre testament, forgeant sa propre langue" (ce qui est assez vrai, il faut dire).

En somme, la scission entre l'élite et le peuple vient de ce que l'élite n'a pas compris qu'on devrait vivre dans la diversité (donc elle s'acharne à réaliser un vieux modèle européen), alors que le peuple, lui, a tout saisi, puisqu'il vit dans la cohabitation paisible des individualités diversifiées.

C'est bien beau tout ça, mais il y a un truc qui m'échappe : les Québécois, ouverts sur l'autre? Depuis quand, exactement?

dimanche 1 novembre 2009

Le problème avec Facebook

Je ne sais pas pour vous, mais quand je lis un auteur (ou un style de texte) de façon soutenue, la narration interne de pensées se trouve toujours plus ou moins influencée par le ton dudit auteur ou dudit texte. Pour vous donner un exemple, si je lis Proust, je me mets à penser en phrases interminables et à conjuguer au passé simple et à l'imparfait du subjonctif, en plus d'avoir beaucoup de pensées digressives sur la beauté du paysage et la nature humaine. Si je lis des articles théoriques, je me mets plutôt à penser de façon concise et argumentative. Bon, évidemment, j'exagère, mais vous comprenez.

Le problème avec Facebook, c'est que je pense de plus en plus sous forme de statut Facebook. Vous savez, du genre "Maude est allée voter et compte sur vous pour faire pareil" (j'espère d'ailleurs que vous y êtes allés!). Je vis/vois/pense/fais quelque chose et, aussitôt, un statut Facebook se forme dans ma tête, plus ou moins involontairement. Le statut est devenu un un réflexe.

Contrairement au style proustien, ça a l'avantage de faire travailler mon esprit de synthèse, mais là n'est pas la question. Le fait est que Facebook a modifié non seulement le mode d'expression de nos pensées, mais la nature même de ces pensées (on n'a qu'à penser à ces soirées où l'on a l'impression que la personne qui photographie l'événement planifie en temps réel son album Facebook). Et tout ça porte sérieusement à réfléchir.

On peut penser que Facebook répond à un désir d'exhibitionnisme égocentrique : le besoin de se représenter et de vivre pour et par la représentation de soi est certainement typique de l'individualisme et de la culture de l'image contemporains.

Pourtant, dans L'individu incertain, Alain Ehrenberg suggère que cette obsession contemporaine du témoignage ne serait pas le fait d'une dissolution du social dans la plasticine individualiste, mais plutôt une tentative désespérée de maintenir le lien social dans une société désertée par le politique. On pourrait donc considérer Facebook comme le catalyseur d'un désir de communication et de cohésion sociale (parce que le statut et les albums suscitent des réponses, des commentaires, des interactions, on en abuse).

...


Quoi qu'il en soit, je vais quand même essayer de me passer de statut Facebook pour quelques jours, le temps de retrouver un mode de pensée un peu plus normal et, surtout, d'arrêter de parler de moi-même à la troisième personne.

lundi 19 octobre 2009

Le papier contre l'écran

Umberto Eco est un de mes penseurs préférés, parce qu'il sait faire image et expliquer des théories complexes dans des termes qui sont tout sauf pompeux et universitaires. J'aime sa façon inclusive de considérer la littérature, en particulier la littérature populaire. Bref, je l'aime parce que c'est un théoricien ouvert (comme l'oeuvre).

J'ai trouvé, sur cyberpresse, un extrait d'une entrevue qu'il a accordé à Télérama à propos du livre électronique. Je me suis évidemment précipitée pour le lire, et j'aimerais le partager avec vous :

“L’e-book, sur lequel le feuilletage est possible, a beau se présenter comme une nouveauté, il cherche à imiter le livre. Dans une certaine mesure seulement, puisque, sur un point au moins, il ne peut l’égaler : le livre de papier est autonome, alors que l’e-book est un outil dépendant, ne serait-ce que de l’électricité. Robinson Crusoé sur son île aurait eu de quoi lire pendant trente ans avec une bible de Gutenberg. Si elle avait été numérisée dans un e-book, il en aurait profité pendant les trois heures d’autonomie de sa batterie. Vous pouvez jeter un livre du cinquième étage, vous le retrouverez plus ou moins complet en bas. Si vous jetez un e-book, il sera à coup sûr détruit. Nous pouvons encore aujourd’hui lire des livres vieux de cinq cents ans. En revanche, nous n’avons aucune preuve scientifique que le livre électronique puisse durer au-delà de trois ou quatre ans. En tout cas, il est raisonnable de douter, compte tenu de la nature de ses matériaux, qu’il conserve la même intensité magnétique pendant cinq cents ans. Le livre, c’est une invention aussi indépassable que la roue, le marteau ou la cuiller.”

On peut opposer quelques contre-arguments aux siens (à propos de l'autonomie de la batterie, notamment) et répliquer, surtout, que le livre électronique permet de retrouver un passage mille fois plus rapidement que le livre traditionnel (fut-il pourvu d'un index), et peut en outre contenir plusieurs livres dans un espace restreint. En fait, le livre électronique est sans doute au livre papier ce qu'Internet est à la recherche en bibliothèque.

Mais ce que je comprends de son explication, au-delà de la comparaison et d'une certaine réticence par rapport à la technologie, c'est l'amour de l'objet livre et la crainte de le voir disparaître - deux choses que je partage avec lui. Ainsi, je m'interroge : si le livre électronique devenait aussi répandu, pratique et bien fait que, disons, le iPod, est-ce que je me débarrasserais de mes bibliothèques? Le temps gagné pour la recherche en littérature serait considérable, mais est-ce que l'impersonnel e-book pourrait vraiment faire disparaître les quelque mille bouquins qui me font sacrer à chacun de mes déménagements? Est-ce qu'il pourrait remplacer le plaisir de tomber sur une belle édition d'un livre qu'on aime?

On pourrait faire le parallèle avec le mp3, mais il faudrait y opposer les vinyles, qui comportent une charge émotive plus forte que les CD ou les cassettes, et qui sont donc plus comparables aux livres. Les vrais amoureux de la musique que je connais, ceux qui l'aime comme j'aime la littérature, ont des mp3, bien sûr, mais aussi beaucoup de vinyles.

Alors? D'après vous?